Aller au contenu
Rooms & marché

Gains au poker en ligne : faut-il les déclarer aux impôts ?

Le joueur de loisir ne déclare rien. Le joueur régulier qui maîtrise l’aléa et en tire des revenus significatifs relève des BNC depuis un arrêt du Conseil d’État de 2018. Les critères, et leurs zones floues.

Gains au poker en ligne : faut-il les déclarer aux impôts ?

Non, si vous jouez au poker en ligne en loisir : les gains de jeux d’argent d’un joueur occasionnel ne sont pas un revenu imposable en France, et ils ne se déclarent pas. Oui, si vous jouez de façon habituelle, avec un savoir-faire qui vous permet de maîtriser l’aléa, et que vous en tirez des revenus significatifs : depuis une décision du Conseil d’État du 21 juin 2018 (n° 412124), ces gains relèvent des bénéfices non commerciaux (BNC). L’administration a intégré cette position à sa doctrine officielle, le BOFiP, le 28 juin 2023.

Le principe : un gain de jeu n’est pas un revenu

L’impôt sur le revenu taxe des catégories de revenus. La catégorie la plus large, les BNC de l’article 92 du Code général des impôts, vise « toutes occupations, exploitations lucratives et sources de profits » qui ne relèvent pas d’une autre catégorie. Or la jurisprudence pose depuis longtemps que la pratique, même habituelle, de jeux de hasard ne constitue pas une occupation lucrative : le gain dépend du sort, pas d’une activité.

Pour la grande majorité des joueurs, le sujet s’arrête là. Vos gains arrivent bruts sur votre compte joueur, et un retrait vers votre compte bancaire n’a rien à déclarer. Le même raisonnement vaut dans l’autre sens : une perte au poker n’est pas déductible de vos autres revenus.

Ce qui est taxé, en revanche, c’est l’activité de l’opérateur. Une partie du rake que vous payez repart vers l’État et la sécurité sociale :

  • un prélèvement de l’État de 1,8 % sur les sommes engagées, en place depuis l’ouverture du marché, plafonné à 0,90 € par donne en cash game et assis sur le droit d’entrée pour les tournois ;
  • une contribution sociale qui est passée, au 1er juillet 2025, de 0,2 % des mises à 10 % du produit brut des jeux, en application de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2025 (loi n° 2025-199 du 28 février 2025).

En 2025, l’ANJ chiffre ces prélèvements publics sur le poker en ligne à 157 M€ hors TVA. Ils sont payés par les rooms, pas retenus sur vos gains. La mécanique côté table est expliquée dans l’article sur le rake prélevé par les rooms, et les ordres de grandeur du secteur dans celui sur le marché du poker en ligne en France.

L’arrêt de 2018 qui a tranché le cas du poker

L’affaire jugée par le Conseil d’État est devenue la référence. Un ancien ingénieur, devenu joueur de poker, avait participé à 24 tournois en 2010 et gagné 169 000 €, bien plus que ses autres revenus de l’année. L’administration a imposé ces gains en BNC. Le tribunal administratif de Montreuil (20 octobre 2016), puis la cour administrative d’appel de Versailles (4 mai 2017, n° 16VE03203) ont confirmé le redressement, en retirant seulement la pénalité pour activité occulte.

Le joueur plaidait que le poker est un jeu de hasard, en s’appuyant sur un arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation du 30 octobre 2013 qui, dans une affaire de tenue de maison de jeux, avait qualifié le poker de jeu où le hasard prédomine. Le Conseil d’État a jugé cette qualification sans incidence sur l’impôt sur le revenu. Il a retenu le raisonnement de la cour d’appel :

« un joueur peut parvenir, grâce à l’expérience, la compétence et l’analyse de la psychologie de ses adversaires », à maîtriser de façon significative l’aléa inhérent au jeu.

Point souvent mal compris : le Conseil d’État n’a pas eu besoin de dire si le joueur était « professionnel ». Il s’est fondé sur la pratique habituelle et sur le montant des gains, sans se prononcer sur le caractère professionnel de l’activité.

Trois critères cumulatifs, et une frontière floue

La décision de 2018, reprise par le BOFiP en 2023, fait basculer les gains en BNC lorsque trois conditions sont réunies en même temps.

Critère Ce que regardent l’administration et le juge Ce qui fait pencher vers les BNC
Pratique habituelle Fréquence et régularité du jeu Sessions quotidiennes, calendrier de tournois suivi, volume de mains élevé
Maîtrise significative de l’aléa Savoir-faire, résultats dans la durée Gains réguliers sur plusieurs années, travail technique, statut reconnu dans le milieu
Revenus significatifs Montant des gains, poids dans les revenus du foyer Gains supérieurs aux autres revenus, abandon d’un emploi pour jouer

Aucun seuil en euros n’existe dans les textes. Un gros gain isolé, comme un tournoi remporté une fois dans l’année par un joueur de loisir, ne remplit pas le critère d’habitude. À l’inverse, un régulier qui joue tous les soirs mais perd sur la durée ne remplit pas celui des revenus significatifs.

Mon avis : le critère des « revenus significatifs » est le plus flou des trois, et c’est celui qui fait le plus de dégâts dans les discussions de joueurs. Je préfère raisonner d’abord sur l’habitude, parce qu’en ligne elle se documente toute seule : historique des mains, nombre de tournois, relevés de dépôts et de retraits. Quant à savoir où passe exactement la frontière entre un bon joueur amateur et un joueur imposable, je n’ai pas d’argument décisif : la jurisprudence juge au cas par cas.

Quand les gains basculent en BNC

Le régime des BNC impose un bénéfice, pas un chiffre d’affaires. Pour un joueur de poker, la logique est donc celle d’un résultat net : les gains encaissés, diminués des dépenses engagées pour les obtenir, à commencer par les buy-ins et droits d’entrée. Les relevés que chaque room met à disposition, avec l’historique des tournois, des dépôts et des retraits sur le site de poker, servent de base à ce calcul.

Deux situations sont à distinguer des gains de jeu eux-mêmes :

  • Les contrats avec une room (statut de joueur sponsorisé, ambassadeur) sont une rémunération, imposable comme telle, quel que soit le résultat aux tables.
  • Le coaching, le streaming, la vente de contenus sont des activités à part, imposées selon leurs propres règles.

Pour un joueur qui suit une gestion de bankroll adaptée à son format, la question fiscale ne se pose réellement qu’au moment où le poker devient une source de revenus régulière. Avant cela, ni le volume de jeu ni le choix d’une room, même avec des tables partagées avec l’Espagne et le Portugal, ne change le statut des gains.

Fisc et poker en ligne : les cas concrets

Faut-il déclarer ses gains de poker en ligne aux impôts ?

Pas pour un joueur occasionnel : les gains de jeux d’argent ne sont pas un revenu imposable et ne figurent pas sur la déclaration. Ils deviennent imposables en BNC quand le jeu est habituel, que le joueur maîtrise significativement l’aléa et qu’il en tire des revenus significatifs (Conseil d’État, 21 juin 2018, n° 412124).

À partir de quel montant les gains au poker sont-ils imposables ?

Il n’existe aucun seuil fixé par la loi. L’imposition dépend de la réunion de trois critères cumulatifs : pratique habituelle, maîtrise de l’aléa, revenus significatifs. Un gain important mais isolé ne suffit pas.

Les rooms prélèvent-elles un impôt sur les gains des joueurs ?

Non. Les gains sont crédités bruts sur le compte joueur. Les prélèvements fiscaux et sociaux sur le poker en ligne sont dus par les opérateurs : 157 M€ hors TVA en 2025 selon l’ANJ.

Les pertes au poker sont-elles déductibles ?

Pas pour un joueur occasionnel, puisque ses gains ne sont pas imposables. Pour un joueur imposé en BNC, c’est le bénéfice net qui est taxé, après déduction des dépenses engagées comme les droits d’entrée.

Julien

Auteur du site. Julien suit le poker en ligne français depuis l’ouverture du marché en 2010, et lit les rapports de l’ANJ avant les communiqués des rooms. Les avis sont les miens ; les chiffres viennent des documents de l’ANJ, des rooms et des textes officiels, avec leur date.

Qui écrit ici

À lire dans les autres rubriques